Culture | 22.10.2011

Pesante réalité

Texte de Anne Maron
La cuvée Cannes 2011 continue d'arroser les écrans ce mois-ci. Après The Artist la semaine dernière, c'est au tour de Polisse de se révéler au grand public après une attente impatiente et médiatique.
Maïwenn, la réalisatrice "Belle performance pour ce film qui ose un genre pas comme les autres." (images : allocine.fr)

 

Effectivement, impossible ces derniers temps de passer à  côté du troisième long métrage de la jeune Maïwenn qui a séduit la croisette et remporté le prix du Jury en mai dernier. Belle performance donc, pour ce film qui, encore une fois, ose un genre pas comme les autres en s’immergeant au cŠ«ur de la Brigade de Protection des Mineurs. A croire que le jury de Robert DeNiro a primé l’audace cette année. Sans vraiment savoir dans quoi elle se lançait, Maïwenn n’a pourtant jamais cessé de croire en son projet et de s’investir pour le faire partager au public.

 

A tout film, il faut un début. Polisse s’ouvre avec le générique de L’île aux enfants sur fond de Playmobils tout en couleur et autres joyeux bambins sautant dans les flaques d’eau. L’image est sympathique certes, mais un peu trop facile, comme pour nous montrer d’une façon bien appuyée que tous les enfants du monde doivent être heureux et s’amuser. Et pourtant, dès le premier plan qui suit le générique d’ouverture, le ton est donné : une petite fille de 4 ans est interrogée concernant les suspicions de viol de son père.

 

Maïwenn a du mal à  faire démarrer son film. La première partie est confuse, désordonnée. La réalisatrice se contente de mettre bout à  bout des séquences qu’elle a parvenu à  filmer, volées çà  et là  parmi le quotidien au sein de la BPM. Comme si, effectivement, elle ne savait pas dans quoi elle s’embarquait et qu’elle errait sans but précis avant de trouver enfin une perspective pertinente et de nous offrir une deuxième partie de film bien meilleure, osant même quelques performances cinématographiques comme on aime en voir. Mais la force du film réside surtout dans son sujet poignant qui ne peut nous laisser insensible et une interprétation prodigieuse. Maïwenn a su s’entourer d’une équipe d’acteurs talentueux : Karine Viard et Marina Foïs excellent et JoeyStarr réussit à  nous surprendre et même à  nous émouvoir, c’est dire !

 

Si on ne peut qu’applaudir la performance des acteurs dans leurs rôles respectifs, la performance de Maïwenn dans son propre film, elle, laisse à  désirer… Elle y joue Mélissa, une jeune et timide photographe intégrée dans cette brigade au quotidien afin de réaliser un reportage photographique. Son personnage, inutile à  souhait, ne semble donc être que le reflet d’elle-même en train de réaliser son propre film. Pourquoi avoir voulu matérialiser cette fonction dans un rôle, et qui plus est, mal interprété ? On ne peut que regretter qu’elle ne soit pas restée derrière la caméra, surtout quand on voit le travail dont elle est capable. Pendant tout le tournage, elle a su diriger ses acteurs sans leur imposer de réel script, préférant les laisser libres d’expressions, de telle sorte qu’ils soient tellement imprégnés de ce costume de la BPM qu’ils finissent par se l’approprier réellement. Tout est fait de façon à  ce qu’on y croie nous aussi : les traits sont tirés, les attitudes sont lasses mais impliquées, les mots sont durs… Tout y est pour nous décrire l’univers d’un travail pas comme les autres, un travail qui exige de mettre entre parenthèses, pendant un temps au moins, sa vie privée et ses soucis du quotidien, où le contrôle de soi et de ses émotions est un défi permanent. On se rend compte au fil du film que chacun, au sein de l’équipe, traîne ses petites faiblesses mais qu’il faut néanmoins savoir les laisser derrière soi pour pouvoir continuer à  aller de l’avant.

 

Cette retenue n’empêche pourtant pas de percevoir dans leurs yeux ce sentiment d’impuissance parfois, face à  des situations dramatiques qui touchent les plus faibles et dont il faut constamment porter le poids sur ses épaules. Ce poids, il faut savoir aussi s’en débarrasser et prendre du recul, tant pour les personnages que pour les spectateurs, ce qui donne des scènes de fou-rires mémorables sans être décalées pour autant. Mais parfois, l’humour ne prend plus, tout est trop pesant, les nerfs sont à  vifs, les esprits s’échauffent malgré tout (à  noter, cette scène à  couper le souffle entre Karine Viard et Marina Foïs). Quand le film s’achève, la tension est encore palpable dans la salle et il nous faut quelques minutes pour reprendre notre souffle…

 

On ne peut pas ressortir de la salle sans avoir été indifférent tout au long de ces deux heures. Et malgré une première partie un peu bancale, la jeune réalisatrice a su rattraper le coup et terminer en beauté pour un Prix du Jury entièrement mérité.