Culture | 18.10.2011

Machine à  remonter le temps

Texte de Anne Maron
Encensé à  Cannes en mai dernier, le film muet en noir et blanc de Michel Hazanavicius a fait son entrée la semaine dernière dans les salles obscures. Rien n'était couru d'avance, mais il semble que le pari d'un excellent moment de cinéma ait été tenu.
Bérénice Béjo, rôle principal féminin L'affiche du film (source des images : allocine.fr)

 

Depuis Le chanteur de jazz (1927) qui marquait la fin du cinéma muet, personne n’aurait jamais pensé qu’un jour un réalisateur audacieux aurait été assez nostalgique pour relever le défi de se replonger dans l’univers des films des années 1920. Et pourtant, pari réussi puisque Michel Hazanavicius est non seulement allé jusqu’au bout de son idée en réalisant ce film, mais il l’a en plus emmené jusqu’au festival de Cannes en mai dernier, offrant le Prix d’interprétation masculine à  son acteur principal Jean Dujardin.

 

Mais avant une possible course aux Oscars annoncée pour l’année prochaine, revenons d’abord sur la genèse de cette bravade.

Ce projet, Michel Hazanavicius le traîne depuis des années, cherchant à  s’entourer de personnes assez folles pour le suivre dans une telle aventure. Thomas Langmann, le producteur, ainsi que Jean Dujardin et Bérénice Béjo, les acteurs principaux, ont été les plus intrépides. Après une année de préparation et de cours de claquettes, l’équipe s’envole enfin pour les mythiques studios de la Warner à  Hollywood : un lieu de culte de la cinématographie puisque c’est justement ici qu’est né le cinéma parlant avec Le chanteur de Jazz il y a 84 ans.

 

Si toute l’équipe croyait en ce projet incroyable, ce n’était pas certain que le public soit aussi emballé. Un film d’1h40 sans parole, le risque de la salle vide était bien présent. Et pourtant, après dix premières minutes de oh-mon-dieu-je-ne-tiendrai-jamais-tout-le-film, on se laisse curieusement prendre au jeu du noir et blanc et du muet. On savait l’ambiance sonore primordiale dans un film (qui n’a jamais réécouté en boucle les bandes originales de ses films favoris ?), mais jamais la musique n’avait repris une telle place depuis les années 20. Composée sur mesure par Ludovic Bource, elle apparaît ici comme un véritable personnage à  part entière, accompagnant les acteurs dans chacun de leurs états d’âmes, de la joie à  la tristesse en passant par l’émotion et le désespoir. C’est cette musique qui, tout au long du film, va suivre la chute d’un homme qui pensait avoir tout pour lui et qui, un beau matin, se réveille en découvrant que le monde a changé ; et que pour continuer, il faut changer avec lui. Le cinéma muet n’est plus, place aux talkies et à  la nouvelle génération. Toutefois, on perçoit dans ce refus d’évoluer, de suivre le mouvement, une sensibilité qui lie cet acteur à  son cinéma, comme s’il avait peur de voir son univers se laisser dévorer par la postérité et disparaître. Alors il se bat, comme il peut, il s’accroche puis finalement lâche prise ; et se laisse embarquer dans une fatalité sans précédent, incapable de réaliser qu’il lui suffit de relever la tête pour se rendre compte que rien n’est perdu. On assiste dans The Artist aux tourments d’un homme victime de sa notoriété mais surtout de lui-même.

 

Michel Hazanavicius aurait pu se lancer dans ce projet à  corps perdu, réalisant un simple rêve de gosse ; mais on voit qu’il maîtrise son sujet à  la perfection en s’inspirant des plus grands succès de l’époque et en reprenant l’art et la manière de tourner un film à  l’ancienne : éclairage d’antan, tournage en 4/3 (le format standard de l’époque) et en 22 images par secondes pour donner ce très léger rythme accéléré,… Telle la résurrection de Buster Keaton, la performance remarquable de Jean Dujardin ne fait que parfaire cette véritable machine à  remonter le temps. Brice de Nice semble loin désormais ! On s’y croit vraiment et pourtant, le film n’a rien de l’anachronisme mais relève au contraire d’une étonnante modernité. Et rien que pour ça, on pourrait presque trouver dommage que Jean Dujardin ait volé la vedette à  son réalisateur à  Cannes, qui aurait très bien pu être récompensé pour son travail à  la réalisation et son audace.

 

A l’heure du tout au numérique, de la tridimension et de la motion capture, Michel Hazanavicius revient à  l’essence même du cinéma pour mieux lui déclarer sa flamme. Plus qu’un film, The Artist est en réalité une véritable déclaration d’amour au cinéma qui nous laisse sans voix…