Culture | 14.04.2011

Un autre regard

Texte de Juliette Ivanez
On aurait presque tendance à  oublier que le FIFOG (Festival du Film Oriental de Genève) ne propose pas seulement des projections de films ou des rencontres avec des réalisateurs ; une exposition collective, « Dialogues », se déroule parallèlement au festival et met en lumière le travail des femmes artistes d'Arabie Saoudite.
Photos: Eva Hirschi

Dans les sous-sols de la Maison des arts du Grütli à  Genève, on sera surpris de trouver, nichés dans une alcôve jouxtant la salle de projection, quelques tableaux et sculptures qui ne manqueront pas d’attirer la curiosité des spectateurs de passage. C’est une exposition, mais une exposition épurée, sans prétention, débarrassée de tout ce que le terme connote de clinquant. Ici les quelques pièces d’art exposées sont reines ; des étiquettes manuscrites les légendent discrètement, mais tout est fait pour que le visiteur se concentre sur le tableau, et uniquement sur le tableau. Abderrazak Hamouda, commissaire de l’exposition (« Commissaire ? Mais je n’ai fait que planter quelques clous ! »), nous entraine pour un tour de salle.

 

« Les Picasso, c’est pas mon truc ! »

La quinzaine de toiles et photographies sont exposées sans ornements, car d’autant plus riche est leur histoire. Mr Hamouda, l’Š«il vif et le verbe sage, nous conte avec plaisir l’origine de ces Š«uvres qui viennent de loin. Arabie Saoudite, Tunisie, Bahreïn…fruits du travail d’artistes presque exclusivement féminines, toutes portent l’emprunte d’un pays lointain, d’une culture méconnue chez nous. Comme le cliché troublant de Hanène Saidi, jeune photographe de Tunis : «Elle vient de sortir de l’école. Je travaille toujours avec ceux qui commencent ; les Picasso, c’est pas mon truc ! », s’écrit le commissaire. Avant d’aborder, entre deux tableaux, le sujet épineux de la restriction de la liberté de l’artiste : « La censure, elle se subit ici, et là -bas. Il y a toujours deux personnes qui viennent avant une exposition : un responsable des mŠ«urs, représentant de la culture du pays ; et un autre, qui est l’équivalent du KGB russe ! Il vient voir si la toile ne contient pas de choses contre le roi ou contre le pays. Ils peuvent venir trente minutes avant le début de l’exposition et descendre un tableau. »

 

Des femmes comme les autres

Au fil de la visite, deux tableaux, peints par la Saoudienne Wedad Al Bakr, retiennent notre attention. Réalisés tout en longueur, l’un représente un homme arabe, vêtu de manière traditionnelle ; l’autre une femme, peinte de couleurs chaudes, généreuse et cambrée, qui semble connoter plutôt la modernité. L’occasion de s’interroger sur la condition de la femme en Arabie Saoudite, véritable portée de cette exposition : « Les femmes là -bas ont créé une association d’artistes. Elles se démènent comme des folles, et ont une très belle peinture ; c’est leur manière de s’exprimer. » Le commissaire explique que toutes ont pris des cours par correspondance dans une université anglaise. Elles ont par la suite créé un centre d’art dans lequel elles organisent des expositions, donnent des cours…uniquement pour les femmes. Mais dans un pays d’hommes, elles ont du mal à  se faire entendre. « Exposer à  l’étranger est pour elles une manière de parler de la femme saoudienne ; et de promouvoir l’idée que cette femme-là  est comme les autres, sauf qu’elle porte le chador (vêtement traditionnel qui entoure tout le corps et la tête, ndlr), puisqu’il est imposé. Elles expliquent qu’elles se révoltent à  leur rythme, à  leur manière, pour ne pas que les Occidentaux leur disent comment procéder. »

 

Presque semblables

Au centre de la salle, disposés sur une table basse, trônent neuf bustes en béton armé. Ils sont l’Š«uvre du sculpteur suisse Laurent Dominique Fontana. Hors sujet ? Pas tant que ça. Dès lors que l’artiste nous explique les raisons de leur présence, on comprend mieux en quoi ils constituent une valeur ajoutée pour l’exposition : « Dans ces Š«uvres-là , on retrouve neuf arrêts sur image : les figures sont presque les mêmes, j’y explore le -˜presque semblable’. Mais de toutes petites choses changent ; j’ai habillé ces bustes différemment, ils regardent dans plusieurs directions. Ils ne s’intègrent absolument pas dans l’exposition ; au fond, je n’aime pas beaucoup l’idée d’intégration. Ici, il est plutôt question de confrontation, et de tolérance. ».

 

Au terme de la visite, Mr Hamouda n’est pas peu fier de nous présenter une de ses toiles, également exposée. Sur un fond sombre, elle est calligraphiée d’un message d’amour et de paix en arabe, peint également en noir : « Oui, je peins beaucoup de noir. Mais avec la lumière, le noir devient beau. Einstein a dit : « L’obscurité n’est en fait que l’absence de la lumière. L’obscurité absolue n’existe pas ». »