Culture | 16.04.2011

Plongée au cŠ“ur de la capitale iranienne

Texte de Juliette Ivanez
En projetant hier le film « Tehroun » (mot d'argot qui désigne le Téhéran populaire, le Téhéran des bas-fonds), le FIFOG (Festival International du Film Oriental de Genève) a réussi le pari d'embarquer ses spectateurs pour un voyage, dur et chaotique mais terriblement réaliste, à  la découverte de l'Iran d'aujourd'hui.
Image: www.scenesmagazine.com Image: www.toutlecine.com

Justement, c’est quoi l’Iran aujourd’hui ? C’est un pays en transition, en proie à  de profondes mutations ; un pays qui, à  l’image de sa capitale Téhéran, reste encore distendu entre le poids de la tradition islamique et l’essor de la modernité. Nader T. Homayoun, réalisateur franco-iranien, s’est très vite retrouvé confronté à  certaines incompatibilités sociales ainsi qu’à  la censure, dès lors qu’il a voulu filmer dans le Téhéran populaire des scènes de fiction ultra-réalistes. Dans une interview donnée à  la sortie du film en 2010 il explique que, pour des raisons liées aux autorisations, tout a été filmé en 18 jours, avec parfois une seule prise possible lors de scènes tournées dans des lieux publics : « Pour les lieux publics, les autorisations sont toujours nécessaires […]. Pour obtenir tous ces sésames, il faut savoir un peu s’arranger avec le réel : je donnais le synopsis d’un documentaire sur Téhéran et pas celui du film pour les obtenir. Mais il fallait aller très vite pour que personne ne se pose de questions sur la nature de ce «documentaire», sans oublier de retirer les images de la caméra, de les dupliquer sur deux disques durs stockés dans deux lieux distincts. ».

 

Polar dans la ville aux deux visages

Ebrahim, jeune provincial, part tenter sa chance à  Téhéran, espérant réussir à  se construire là -bas une bonne situation. Mais il se retrouve rapidement mêlé à  divers trafics et malversations, qui le mèneront à  sa perte. Le film dresse un portait brut de ce jeune homme déboussolé et obsédé par la réussite : il commencera par louer un bébé, argument efficace pour rendre son activité de mendiant plus lucrative, jusqu’au jour où criblé de dettes il s’engagera comme faux milicien auprès d’une bande de pilleurs. Si le scénario est pour une certaine part pure fiction, il est habilement ancré dans la réalité de cette ville immense, tentaculaire et toujours en mouvement : Homayoun souligne que, si le trafic d’enfants n’est pas avéré dans la capitale iranienne, c’est bien en revanche un fantasme qui existe dans l’imaginaire populaire.

 

Un film vrai sur l’Iran

Le film, politiquement incorrect, n’est pour l’instant pas distribué en Iran. « Je pense que Tehroun est plus qu’un film de genre, ce film révèle aussi l’état d’esprit de la société iranienne d’aujourd’hui après quatre ans de présidence d’Ahmadinejad. C’est le triomphe du cynisme, de la démagogie et de l’impunité. », tranche le cinéaste. Malgré la fiction, le regard du réalisateur reste juste, brut et lucide : libéré de tout discours politique enjoliveur, il plonge ici au cŠ«ur de la complexité de cette ville à  deux vitesses. Et ce n’est pas le Téhéran des riches que l’on visite mais bien Tehroun, quartiers sud pauvres et rétrogrades. Le public est ici un véritable témoin, spectateur de cette culture si différente de la nôtre et qui pourtant le temps du film nous semble si palpable. «Je voulais dépasser les interdits pour essayer de présenter une image plus juste de la réalité iranienne. Mais le problème venait des résistances bien normales et légitimes – de l’équipe technique et des acteurs : ils n’ont travaillé qu’avec la censure islamique qui encadre tous les tournages depuis la Révolution et ils l’ont intériorisée ! Parfois, j’arrivais à  convaincre un acteur d’enfreindre certaines règles, mais alors c’était son partenaire qui refusait catégoriquement de tourner la scène. Quand une actrice était d’accord pour tourner une courte séquence sans voile, c’était le maquilleur ou l’accessoiriste qui refusait de travailler. .. ».

 

« Tehroun » est avant tout l’histoire du lien très fort entre Nader T. Homayoun, Iranien né en France, et son pays qu’il découvre à  l’âge de 10 ans, catapulté en pleine révolution. L’histoire d’un homme désabusé, mû par le besoin de témoigner de la réalité de la société iranienne et de défier les barrières idéologiques au nom de la liberté cinématographique.

 

 

Source de l’interview dont sont extraites les citations : www.commeaucinema.com