18.04.2011

Les rencontres de Viraj

Texte de Lucie Cuttat | Photos de Viraj
Viraj rencontre un meurtrier
Photo: Viraj

« Je ne peux rien vous garantir. Parfois il parle très ouvertement de son histoire, parfois il se braque, on ne sait jamais » m’avertit Vidal, un coordinateur de Ba Futuru. C’est en lisant le rapport annuel de cette organisation que j’ai découvert le parcours de Costa*, un jeune homme impliqué jusqu’en 2009 dans diverses affaires de violence avant qu’il ne s’engage avec l’ONG pour lutter contre ce problème. Quelques minutes plus tard, le voici qui franchit la porte. Petit, maigre, vêtu d’une jaquette à  capuche qui dissimule partiellement son visage, Costa dégage la nervosité des gens sur le qui-vive. Je comprends mieux cette instabilité dont Vidal parlait. Après une longue discussion, il accepte de m’emmener dans les lieux qui ont marqué son passé, notamment la prison qui l’a retenu durant plusieurs mois. Mais d’emblée, je pressens que ce sera difficile, nous venons de mondes trop éloignés pour réussir à  nous comprendre. Je reste sur mes gardes, prête à  n’importe quel changement d’attitude, aussi inattendu soit-il.

 

Nous nous promenons tout d’abord à  Bebonu, quartier anciennement mal famé de Dili (Timor Leste). « Je me suis battu ici avec mes amis durant cinq jours » se contente-t-il de m’indiquer. Je ne sais pas comment réagir à  son silence. Je m’efforce de le mettre en confiance, de lui poser des questions précises, mais les informations arrivent au compte-gouttes, quand elles arrivent. Après deux heures de discussions, j’apprends qu’il se battait à  l’arme blanche, couteaux ou flèches traditionnelles nommées ambon, qu’il s’est retrouvé ici pour venir en aide à  un ami et qu’à  l’issue des combats, ils ont dormi sur la plage, non loin de là . Quant à  ses sentiments, ses émotions, je fais face à  un bloc de marbre impénétrable. Comme si les concepts même de sentiments et d’émotions lui étaient étrangers. Comme si toute sa vie n’avait été qu’auto-préservation, basée sur du ressenti brut tel que faim et satiété, peur et courage, cohabitation et combat. Je me sens d’autant plus déstabilisée que Costa semble détendu et désireux de me raconter son histoire.

 

Nos difficultés à  communiquer ne désemplissent pas une fois arrivés devant la prison. « Je suis resté ici à  cause de la violence que j’ai causé ». Nous savons pourtant tous les deux qu’un meurtre est à  l’origine de son emprisonnement. Petit à  petit, les pièces du puzzle s’assemblent. « Un jour à  Baucau (ville à  deux heures de bus de Dili), un groupe ennemi m’a attaqué et battu très violemment. J’étais blessé des pieds à  la tête. Je me suis rendu au poste de police et pendant ce temps, ils ont battu mon frère également et fracassé ma maison. J’étais très énervé quand je suis rentré. Puis ils sont revenus, ils voulaient se battre à  nouveau. J’ai posé comme seule condition d’affronter deux hommes à  la fois, pas plus. Et quand je leur ai demandé avec ou sans les armes, ils ont choisi avec. Deux hommes se sont approchés, l’un d’eux a essayé de me blesser mais j’ai esquivé. Alors j’ai sorti mon couteau et je l’ai tué d’un coup directement dans la poitrine ».

 

Que faut-il répondre? Costa s’est limité à  énumérer des faits froidement, dégageant la même distance que s’il me lisait une recette de cuisine. Comment vit-on avec un passé comme celui-là ? Je ne sais toujours pas, et Costa n’a jamais compris où je voulais en venir. Sur le chemin du retour, je me sens un peu stupide. Ma proposition de lui acheter quelques chose à  boire se solde par deux bières et un paquet de cigarettes. Il sourit. Il a l’air satisfait de sa journée.

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