04.04.2011

Les rencontres de Viraj

Texte de Lucie Cuttat | Photos de Viraj
Viraj rencontre la crise portugaise.
Photo: Viraj

Chaque fois que je croise cet homme, je me demande ce qu’il fait ici. Petit, costaud, la cinquantaine, il arrive tous les soirs à  l’auberge en boitant, se contente d’un « pas mal » quand on lui demande comment s’est passée sa journée et file directement au dortoir. Il s’isole durant une heure. Puis, il revient du même pas chancelant sur la terrasse, reçoit systématiquement un repas de la patronne alors que normalement l’établissement ne cuisine pas pour les clients, mange silencieusement et va se coucher.

Comme tous les soirs, il attend je ne sais quoi, le regard dans le vide. Je m’assied à  sa table, et rencontre un travailleur que le labeur n’a pas fini d’user. D’origine portugaise, il m’explique avoir vécu et travaillé vingt ans en Australie avant de retourner au pays, il y a quelques années. A voir ses mains qui semblent aussi rugueuses que du papier à  poncer et ses doigts gonflés, presque difformes, je ne m’étonne pas d’apprendre qu’il travaille dans la construction. « Sydney est une ville magnifique » me répète-t-il. « Il paraît que Perth lui ressemble. Melbourne, ça ne vaut pas la peine. Mais Sydney! C’est juste dommage que la vie soit devenue aussi chère là -bas » ajoute-t-il, détaillant le prix des locations par rapport au revenu d’un ouvrier comme lui.

J’apprends alors qu’il a trouvé du travail à  Dili (Timor Leste) il y a quelques semaines, dans une entreprise de construction portugaise. Huit heures par jours, six jours sur sept, salaire mensuel: 2000 dollars US. Un bon deal selon lui. J’espère qu’il a négocié un meilleur arrangement avec ses logeurs que le tarif basique de vingt-cinq dollars la nuit. Il a atterri ici parce qu’au Portugal, « c’est la catastrophe ». Il a tout perdu! Vingt ans à  suer sous le soleil australien lui ont permis d’économiser suffisamment afin de réaliser son rêve, monter sa propre entreprise au Portugal. En 2007, il achète un terrain avec le projet d’y bâtir une zone résidentielle de quarante maisons familiales. Il en construit une première, la revend, une deuxième, la revend, une troisième… Un tableau parfait jusqu’à  ce que la crise économique mondiale ne lui fasse de l’ombre. Plus personne n’achète, les banquiers ne patientent pas pour récolter leurs intérêts, et quelques mois plus tard tout est fini. De cet ambitieux projet, il ne reste aujourd’hui que quelques plans à  l’échelle et un compte en banque vide. Il me détaille toutefois la maquette des maisons qui ne verront jamais le jour, comme si le fait d’en parler maintenait en vie un projet qui est pourtant bel et bien enterré. « Le gouvernement vous prend tout et ne vous redonne rien, Payer des impôts au Portugal, c’est comme jeter son argent par la fenêtre. Et ils vous en redemandent encore et encore. Ce n’est pas possible de vivre là -bas, je n’y retournerai plus jamais. Je resterai peut-être au Timor, pour toujours. »