04.04.2011

Fukushima, la catastrophe sans fin

Texte de Alizée Liechti
Le 12 mars dernier, alors qu'un tsunami venait de ravager le Japon, une catastrophe nucléaire voyait le jour à  Fukushima. Klaus-Gerd Giesen, professeur de science politique à  l'Université d'Auvergne et professeur invité à  l'Université de Lausanne a accepté de répondre à  nos questions.

1. En quelques mots, que s’est-il passé techniquement pour qu’il y ait cette évaporation de radioactivité à  Fukushima? Ces centrales sont normalement exposées à  des risques conséquents.

 

Les six centrales nucléaires de Fukushima ont été construites dans les années 1970 pour résister à  un tremblement de terre de 7 sur l’échelle de Richter et un tsunami d’une dizaine de mètres de haut. Or, le séisme du 11 mars a atteint une magnitude de 9 et le tsunami une hauteur de 23 mètres. En outre, c’est le cumul des deux risques au même moment qui a posé problème, ce qui soulève toute la problématique du calcul probabiliste ou déterministe des risques techniques majeurs dans nos sociétés. En fin de compte de tels calculs relèvent d’un choix politique: quel risque une société est prête à  accepter pour maintenir son niveau de confort? La réponse ne devrait pas être laissée dans les mains des seuls experts techniques.

 

Si les trois réacteurs en état de fonctionnement se sont apparemment arrêtés au moment du séisme, les systèmes de refroidissement ont été emportés par la lame d’une ampleur exceptionnelle. Dès lors tous les réacteurs – y compris ceux à  l’arrêt au moment des faits – et les piscines attenantes de refroidissement du combustible usagé n’ont plus pu être refroidis, et quatre des six réacteurs ont connu des situations extrêmes: fonte partielle d’environ un tiers du cŠ«ur du réacteur n°2 et probablement aussi des réacteurs n° 3 et n°4; destruction d’une partie des confinements et donc exposition à  l’air libre de la matière fissile radioactive; abaissement dangereux du niveau de l’eau dans les piscines de refroidissement de combustible usagé, ce qui a nécessité dans un premier temps l’injection d’eau de mer; fuites de matière hautement radioactive dans la mer. Le plus grand danger provient du réacteur n° 3 qui est équipé du combustible MOX, un mélange d’uranium enrichi et de 6%-7% plutonium, l’une des matières les plus toxiques qui soit: l’inhalation de quelques microgrammes suffit pour rapidement déclencher un cancer du poumon. En outre, la demi-vie du plutonium est de 24’000 ans, autrement dit il perd la moitié seulement de sa radioactivité pendant ce laps de temps.

 

2. En Suisse ou en Europe, doit-on avoir peur du nuage radioactif? Peut-il se propager jusqu’ici et avoir des incidences?

 

Les traces de matières radioactives dans l’air mesurées en Europe sont tout à  fait minimes et, selon les experts, ne constituent pour l’instant aucun danger. Le Japon est trop loin et il n’y a pas eu, comme à  Tchernobyl, d’explosion à  grande échelle projetant la matière radioactive à  des altitudes élevées. En revanche, à  terme on pourrait s’inquiéter en Europe des risques de contamination par la chaîne alimentaire: comme il existe d’importantes fuites de matières hautement radioactives dans l’océan pacifique, notamment à  partir du réacteur n°2, les poissons et fruits de mer pêchés au large du nord du Japon et au-delà  pourraient présenter des concentrations élevées de matières radioactives.

 

3. La compagnie française Areva alimente la centrale nucléaire de Fukushima. La prochaine livraison est fixée au 4 avril, aura-t-elle lieu?

 

Je n’en sais rien. Il est vrai que le combustible hautement dangereux MOX du réacteur n°3 à  Fuksuhima a été fabriqué l’année dernière à  La Hague par la filiale d’Areva MELOX à  partir de déchets nucléaires français, et livré par bateau de Cherbourg à  Fukushima. Une nouvelle livraison vers le Japon, avec plus d’une tonne de plutonium à  bord, aurait dû débuter le 4 avril. Dans un premier temps elle a été reportée après le séisme, puis Greenpeace a fait état de son maintien. Aux dernières nouvelles il semble toutefois que les autorités japonaises ne souhaitent pas recevoir ce mélange détonnant avant 2013.

 

4. Que faut-il faire actuellement pour stopper les réacteurs qui émettent de la radioactivité? Les japonais sont-il en mesure de le faire? Dans combien de temps la crise sera réellement terminée?

 

Le seul rétablissement d’un système de refroidissement stable prendra des mois. La firme privée TEPCO, qui gère – jusqu’à  récemment avec un profit non négligeable pour ses 800’000 actionnaires – le site de Fukushima, n’est de toute évidence pas à  la hauteur. Les gouvernement et armée japonais étant hors jeu de par l’absence d’expertise nucléaire, et en réalité totalement dépendants des informations que TEPCO veuille bien leur fournir, il ne reste plus qu’à  se tourner vers l’aide extérieure: la France et surtout l’armée américaine pourront apporter leur savoir-faire.

 

Une fois la situation stabilisée du point de vue du refroidissement il faudra sans doute construire quatre sarcophages, semblables à  celui de Tchernobyl, pour empêcher que la radioactivité continue à  être disséminée dans l’air, car les émissions radioactives des cŠ«urs des réacteurs existeront pendant des dizaines, voire des centaines d’années. En outre, il faudra tout faire pour stopper les fuites vers l’océan et la nappe phréatique. La crise ne sera pas terminée avant des dizaines d’années puisque même un sarcophage doit être constamment surveillé de près. Celui de Tchernobyl doit d’ailleurs être renouvelé parce qu’il y a déjà  des risques de fuites radioactives. Avec le nucléaire – et surtout le plutonium – nous sommes entrés dans un tout autre espace-temps et, partant, dans une dimension politique du très long-terme.

 

5. Concernant l’avenir en Suisse, que devrait-on faire? Les centrales nucléaires de suisses possèdent-elles les même attributs que celle de Fukushima?

 

Les centrales suisses de Mühleberg et de Leibstadt présentent en effet des caractéristiques techniques communes avec les réacteurs de Fukushima. Il s’agit d’une veille technologie américaine dite « à  eau bouillante » et à  confinement MARK, conçue à  l’origine par la firme Westinghouse. Il existe aussi deux réacteurs de ce type en Espagne, à  Burgos et à  Valence. Il me semble politiquement impératif de les arrêter le plus tôt possible. En outre, après Fuksuhima les risques majeurs devraient faire l’objet d’une nouvelle évaluation des risques, partout en Europe et aussi peu technocratique que possible. Notamment le cumul de deux incidents majeurs au même moment – par exemple un tremblement de terre majeur et en plus une inondation du site nucléaire situé en bordure de fleuve parce que dans les Alpes un barrage a cédé précisément en raison du séisme. Et partout dans le monde il faudra urgemment renoncer à  utiliser le combustible MOX ou tout autre combustible à  base de plutonium. Il existe notamment 22 réacteurs nucléaires en France fonctionnant au MOX. Le plutonium est infiniment plus dangereux que l’uranium enrichi. Ses effets potentiels se situent sur une tout autre échelle que l’uranium enrichi. Il faut avoir le courage de décisions politiques inédites et de grande ampleur.

Ähnliche Artikel