Culture | 19.06.2010

Film Socialisme

Texte de Eléonore Payro
« Film Socialisme », ou Godard démodé. Eléonore a vu son fameux film et vous en dit ce qu'elle en pense.
Jean-Luc Godard à  la projection de « Film Socialisme », au Forum Meyrin, le 16 juin dernier (Photo, lematin.ch)

Déjà  le titre parait obscur. Puis la bande annonce achève de troubler le spectateur. Si vous cherchez des réponses en regardant le film, vous faites fausse route.

Tink était à  « l’avant-première exceptionnelle » organisée par le Forum Meyrin, à  Genève (présenté comme une exclusivité, le film était déjà  sorti depuis plusieurs semaines dans les cinémas suisses).

Plus qu’une simple projection, l’évènement était exceptionnel de par la présence de nombreuses personnalités du cinéma (Mathieu Menghini, futur ex directeur du Forum Meyrin, Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque, Jean Douchet, cinéaste, historien, critique etc. et Ricardo Petrella, politologue), et surtout par celle de Jean-Luc Godard himself, venu discuter avec le public de son film, faisant abstraction de ses problèmes « de type grec ».

D’avance, Jean Douchet nous prévient : il ne faut pas chercher à  comprendre le film, mais se laisser porter. L’Š«uvre, complexe, n’est en effet que difficilement accessible, résumer le film s’avère ainsi très compliqué.

En trois actes, le réalisateur suisse nous présente le monde tel qu’il le voit, soit chaotique, sombre, mauvais. Différentes histoires s’enchevêtrent, dans différents décors : la première partie « Des choses comme ça » peint le quotidien de touristes sur un bateau de croisières. Les discussions s’emmêlent, on reconnaît certains personnages, on tâche de comprendre leur vécu mais cette ouverture reste très syncopée. Sans doute à  cause de l’anarchie et de l’indépendance régnant entre les différentes pistes (image/son/dialogues/musique etc.), puisque souvent, le dialogue entendu ne correspond pas à  l’image visionnée, qui elle-même parfois est saturée de couleurs et pixélisée.

La deuxième partie, « Notre Europe », se rapproche plus du récit que de l’essai. Dans un petit garage en France, deux journalistes viennent interviewer un frère et une sŠ«ur, d’environ 7 et 16 ans respectivement, particulièrement précoces. Les dialogues, toujours très philosophiques, renvoient à  la fameuse devise française, liberté, égalité, fraternité. En effet, les deux enfants ont le projet de se présenter pour des élections, afin de changer un monde qu’ils trouvent injuste et mauvais.

La dernière partie, « Nos Humanités », retourne au format collage expérimental déjà  utilisé dans le premier acte du film. Un voyage dans plusieurs villes, dans plusieurs pays méditerranéens, riches d’histoires et de légendes ayant peu à  peu façonné le monde tel qu’on le connaît.

Le spectateur, nécessairement troublé et perdu, ne peut que retenir l’essentiel, soit le symbolique (chose souhaitée par Godard comme il l’expliquera par la suite) : les biens publics, l’argent, le luxe, la guerre, la liberté comme uniques points de référence dans notre société.

Et les quelques interventions du réalisateur sur son propre film nous laisse sur notre fin, puisque souvent, en réponse aux spectateurs, il admet « n’avoir pas pensé à  [cet aspect] en tournant le film », et ne nous donne que très peu de clefs d’interprétation. Il explique son attachement aux questions sociales (la Grèce, Israël-Palestine, la crise etc.) et précise « chaque fois que vous entendez le mot « démocratie », associez-lui le mot « tragédie » ».

Globalement, la complexité du film, l’absence de linéarité, la confusion entre l’image et le son rendent l’Š«uvre presque inabordable. Certes, Jean Douchet pense qu’il y a « un avant « Film Socialisme » et un après « Film Socialisme » », mais pourtant, le sujet du film semble démodé. La critique d’une société consumériste au possible qui court à  sa perte, les grands discours intellectuelo-migraineux, le sous-titre du film « la liberté coûte cher »…

Le réalisateur des formidables « A bout de souffle », « Pierrot le fou », « Le mépris » ou encore « Bande à  part » paraît encore ancré dans des préoccupations et des idées déjà  ressassées de nombreuses fois. « Film Socialisme », au titre doublement prétentieux (un nom et pas un adjectif pour un sujet qui prédit déjà  la céphalée…) peut être apprécié pour ses belles images, pour la volonté de renverser les codes techniques du cinéma, mais reste par sa difficulté malheureusement inefficace dans son but, celui de nous faire réfléchir sur le futur de notre société.

Bilan : contentez-vous de la bande-annonce : http://www.youtube.com/watch?v=9YvrYhsqnuU