Culture | 27.03.2010

Sacrée petite dame!

Texte de Pauline Rumpf
La petite dame craint pour son mythique cinéma qui se fait aujourd'hui engloutir par les multiplex.

Lausanne est une ville attachante. Dans cette ville culturelle s’il en est, certains lieux donnent l’impression d’être immuables et contribuent à  créer son âme et sa particularité comme la cathédrale, le port d’Ouchy ou encore la Rue de Bourg. Le cinéma le Capitole est également de ceux-ci, et celle qui en est maintenant indissociable, qui en est la capitaine, la maîtresse de maison, la fée du logis, le fantôme de l’opéra comme elle aime à  s’appeler : Lucienne Schnegg, plus connue ici sous le nom de la petite dame du Capitole, depuis le film de Jacqueline Veuve.

 

Elle en est indissociable au point que sans elle, le Capitole ne serait pas ce qu’il est. D’ailleurs, il ne serait sûrement plus rien, si ce n’est un garage, un centre commercial ou un multiplex Pathé qui propose huit films à  la fois, ce que Lucienne Schnegg redoute le plus au monde pour son cinéma. Il faut dire qu’il fait autant partie de sa vie qu’elle fait partie du cinéma : Elle y travaille depuis 61 ans et en est propriétaire depuis 14 ans. Et elle fait tout, oui tout, pour ce cinéma : elle tient la caisse, sert au bar, nettoie la salle, assure le contact avec le public, gère la programmation et les comptes ; la seule chose qu’elle ne fait pas, c’est la projection, pour laquelle sont employées deux personnes. Elle y travaille septante heures par semaine, ce qui fait dix heures par jour, sans week-end, sans congés, sans vacances, sans jours fériés, pas même le jour de Noël. Elle passe plus de temps au cinéma que chez elle, mais ça ne la dérange pas : elle n’a ni enfants ni petits-enfants, et le Capitole est pour elle plus qu’une salle : c’est un cap à  garder, un paquebot à  mener à  bon port, c’est sa vie, son travail, et quand, plus jeune elle a eu à  choisir entre deux prétendants elle a choisi le Capitole. C’est beaucoup dire sur la place privilégiée qu’il a pour elle.

 

Mais trop peu de gens lui accordent l’importance qu’il mérite, et depuis le progrès de la télévision, des cassettes, des DVDs, et l’essor des multiplex gérés par des sociétés imposant un quasi monopole sur le marché du film, la survie de la salle est de plus en plus menacée. Pourtant, elle est magnifique, spacieuse, possède le plus grand écran de Lausanne, propose des glaces et des snacks à  un prix défiant toute concurrence, et épargne nos oreilles de la mastication de pop-corn. Mais du fait de sa fragilité solitaire sur le marché face aux requins des grandes entreprises, elle ne peut pas choisir sa programmation, prend ce qu’on lui donne et se retrouve à  devoir passer un film projeté dans quatre autres salles de la ville en même temps.

 

Les spectateurs désertent donc ce lieu magique pour se fondre dans la masse des cinémas qui offrent plus de choix, et le Capitole se voit peu à  peu abandonné, alors qu’il avait dépassé les 80’000 spectateurs lors de la sortie d’E.T. , que les gens se pressaient dans la queue montant jusqu’à  Saint-François pour Le jour le plus long, et qu’il avait accueilli dans ses belles années la reine d’Espagne et sa suite ou encore Roger Moore. Les séances tournent en général au maximum avec une dizaine de spectateurs, souvent moins, parfois aucun. De plus pour reprendre la salle, Mme Schnegg avait dû se battre au tribunal et a ainsi contracté des dettes ; l’hypothèque reste aussi à  rembourser ; et il faut payer les films, la TVA, les droits d’auteur, l’électricité, le chauffage, le personnel, les assurances … Ce cinéma ne va pas bien, mais sa propriétaire refuse de le laisser tomber et se bat, malgré le désintérêt de la ville qui ne verse aucune subvention, pour le faire vivre.

 

Mais toute immuable qu’elle puisse paraître, la petite dame du Capitole n’est pas éternelle, et il faut envisager des solutions pour le jour ou elle devra quitter ce beau navire. Elle a déjà  commencé, louant parfois la salle pour des conférences ou événements divers ; mais le grand projet en train de voir le jour à  présent est un partenariat avec la Cinémathèque Suisse, basée à  Montbenon. La salle ne doit pas être perdue, ils l’ont bien compris, et comptent entreprendre de récupérer le lieu pour en faire une deuxième salle lausannoise diffusant les rétrospectives de la cinémathèque, ce qui réjouit Mme Schnegg. Mais elle ne laissera pas pour autant le cinéma partir tout seul : Les nouveaux ont des choses à  apprendre dans cette salle pas toute neuve, la transition doit se faire en douceur, et de toute façon, que ferait-elle sans le Capitole ?!

 

Pauline Rumpf

 

http://www.lecapitole.ch/pages/qt.html