Gesellschaft | 06.02.2012

Le syndrome d’Ulysse par obligation

Les jeunes espagnols les plus formés fuient en masse la crise et le chômage. Voici les impressions de quelques arrivants en Suisse.
Les Ulysses modernes (image: www.rtve.es)

«Rentrez chez vous ». La ministre du Travail norvégienne, Hanne Bjurstrom, souhaitait ainsi la bienvenue le 23 janvier dernier aux nombreux migrants de l’Europe du sud qui se sont récemment rués vers ces terres scandinaves à  la recherche d’un emploi. Ce sont notamment des espagnols: les mêmes qui sont arrivés au top cinq des immigrés en Grande-Bretagne, juste après les irlandais; les mêmes qui comblent les cours d’allemand depuis la campagne menée en Espagne par l’Allemagne afin d’attirer des ingénieurs.

 

Mais les différences sont nombreuses par rapport aux milliers d’espagnols qui, au milieu des années 60, fuyaient leur pays en train, accompagnés de leurs familles et de leurs balluchons et sacs improvisés en valises. Aujourd’hui ils partent plus jeunes, plus seuls et plus formés. Parmi leurs maigres bagages se trouvent souvent un notebook, un titre universitaire et des promesses inaccomplies.

 

Pas de place pour les diplômés

La première génération de jeunes nés en démocratie est certes la plus formée, mais aussi la plus touchée par un chômage record à  l’Union Européenne: les dernières études montrent que des 200’000 diplômés qui sortent des universités espagnoles chaque année, 19% sont au chômage et 44% du reste ont un job en-dessous de leur qualification. Ces jeunes vivent au sein d’une société en crise profonde qui n’a pas de place pour eux.

 

«Je travaillais comme magasinier à  mi-temps, ce qui suffisait pour mes dépenses ». José Antonio Cabeza, un physiothérapeute catalan de 24 ans, peinait à  trouver un travail dans son domaine, même sans aspiration à  pouvoir vivre totalement de celui-ci: «C’était le serpent qui se mord la queue, car plus le temps passait, moins j’avais de chances de trouver un travail dans la physiothérapie ».

 

Par conséquent, quand sa sŠ«ur, employée dans un hôpital suisse depuis cinq ans, lui a signalé la possibilité de faire un remplacement de deux mois, il a sauté sur l’occasion.

 

Comme pour José Antonio, pour beaucoup de jeunes espagnols la décision à  été prise grâce à  des contacts préexistants depuis l’Espagne, que se soit de la famille, un des programmes offrant des stages dans l’Union Européenne (Argos, Leonardo da Vinci) ou un des sites spécialisés pour les jeunes souhaitant travailler comme au-pair à  l’étranger.

 

C’est également le cas de Maria. Cette philologue de 28 ans possède une licence de philologie romane, une autre en philologie portugaise, a fait partie d’un projet d’études sur la littérature médiévale galicienne et vient de commencer des études online d’anthropologie. Pourtant, cette liste de titres ne lui a pas épargné de devoir tenter sa chance dans un autre pays. « Être jeune fille au-pair m’a paru la solution la plus facile pour prendre pied dans un pays étranger. Que je sois venue en Suisse fut un hasard: c’est avec une famille résidant en Suisse que j’ai le plus sympathisé lors de mon inscription sur le site ».

 

Pour Patricia, cela a aussi été une question de contacts. Cette jeune femme de 23 ans originaire de La Rioja a échangé son travail comme aide à  l’intégration sociale qualifiée à  100%, avec un salaire inférieur à  900 euros, pour un séjour en tant que fille au-pair près de Neuchâtel. À Genève l’attend son copain: « Mon intention est d’améliorer mon français afin de pouvoir chercher du travail à  Genève ». Pour le moment, elle confie se sentir « seule » et avec des préoccupations financières.

 

En effet, l’argent et l’hermétisme du marché du travail suisse contribuent, entre autres, au fait que la Suisse ne figure pas parmi les destinations favorites des émigrants. «  En arrivant en Suisse, on s’attend à  vivre dans un pays avec un niveau de vie beaucoup plus élevé, mais je n’étais pas consciente qu’il y aurait aussi beaucoup plus de dépenses mensuelles. En plus, il m’est très difficile de trouver un emploi dans mon secteur et pour mes qualifications ». Sandra* est une diplômée en journalisme habitant en Suisse depuis bientôt une année. Son bilan est décourageant: de la cinquantaine de candidatures envoyées, elle n’a reçu que deux réponses positives, toutes les deux pour des postes en dehors de sa branche. Aujourd’hui, elle travaille dans un magasin d’alimentation à  mi-temps.

 

Marta Ruiz a, quant à  elle, eu plus de chance: son métier se trouve parmi ceux offrant le plus de possibilités en Suisse. À la fin de sa sixième année de médecine, elle avait déjà  tout préparé pour faire sa spécialité en Suisse. La raison? « La Suisse m’a semblé la meilleure option: j’avais la possibilité d’y prendre la spécialité que je voulais, c’est un pays francophone et j’adore skier, les lacs, le fromage, le chocolat… ». Ici, elle sent ses qualités de médecin plus reconnues « même en première année et étant étrangère ».

 

Un avenir menacé

Avec les métiers de la santé, les plus recherchés sont les ingénieurs. Il s’agit justement de deux des secteurs les plus touchés par les dernières réformes mises en place en Espagne dans le but de réduire les dépenses publiques. Après des années de salaires à  la queue de l’Union Européenne sont arrivés les contrats poubelle, les heures supplémentaires « obligatoires », les licenciements à  la pelle et des possibilités d’amélioration inexistantes.

 

Pour Jose Antonio, la situation est très claire: « L’Espagne continuera à  demander beaucoup de connaissances et d’études pour un salaire de misère qui ne te suffit pas pour vivre. Les plus malins émigrent ». Effectivement ces « salaires de misère » ont forcé plus de 500’000 jeunes à  retourner vivre chez leurs parents depuis le début de la crise. En sachant cela, il n’est pas étonnant que le dernier Eurobaromètre indique que 68% des jeunes espagnols aimeraient quitter leur pays, que se soit pour travailler ou étudier.

 

Un tel exode a déclenché les premières alarmes quant au futur du pays de la paella. Faute de projets de retour à  court ou moyen terme, exilés et spécialistes sont conscients que cette fuite de talents peut mener à  des problèmes, comme un manque de personnel qualifié et la perte d’un investissement: les études de beaucoup de jeunes qui sont partis ou qui l’envisagent ont été financées presque entièrement par l’État.

 

Se retrouvant par obligation dans la peau d’Ulysse, on espère que la route vers Ithaque ne sera pas aussi périlleuse que celle du héros et qu’ils arrivent, tout comme lui, à  bon port.

 

*prénom d’emprunt