Gesellschaft | 06.02.2012

Le péril du Shushuk

Les dauphins d'eau douce, héros de mon enfance, ont réveillé en moi un vieil émerveillement lors d'un voyage au delta du Gange. Et en même temps m'ont rappelé que moi aussi, je suis responsable de leur disparition.
Mangroves à  marée basse. (image: indiasendangered.blogspot.in/) Les dauphins des Sundarbans (image: shushuk.org)

Qui, dans son enfance, n’a pas collectionné des cartes? Les albums panini, les autocollants de dessins animés… Je me rappelle avoir eu une collection de cartes d’animaux du monde, chacune illustrée de belles photos. Ma préférée était celle du tigre du Bengale. Depuis, j’ai grandi, et mes intérêts se sont détournés des mammifères pour des domaines bien différents. Néanmoins, cette fascination enfantine ne m’avait apparemment pas complètement quittée, car lorsque j’ai eu l’occasion de visiter les Sundarbans au Bangladesh, habitat du tigre du Bengale, j’ai ressenti une excitation considérable à  l’idée de pouvoir, peut-être, apercevoir ce célèbre mais si rare félin.

 

Les Sundarbans se situent aux confins du delta du Gange, une région façonnée par un immense réseau de rivières qui se jettent dans le Golfe du Bengale. Un écosystème très particulier s’y est développé, les mangroves, qui regroupent différentes espèces végétales capables de survivre en dépit de leur régulière submersion par les marées. Cet écosystème complexe abrite une biodiversité unique. Cependant, il est aussi très fragile.

 

En dépit de mon attention constante, impossible d’apercevoir l’ombre d’un tigre. Il faut dire que cet animal, comme beaucoup d’autres représentés dans le jeu de carte de mon enfance, est en voie de disparition. Cette déception est vite oubliée lorsque j’ai la chance d’apercevoir un autre des coups de foudre de mes jeunes années: des dauphins. Beaucoup savent que l’Amazone abrite des dauphins d’eau douce, mais qui sait qu’il en existe aussi une espèce, connue localement sous le nom de Shushuk, qui vit dans le système de rivières du Gange-Brahmaputra-Meghna couvrant une partie du Bangladesh, de l’Inde et du Népal?

 

Une autre espèce subsistait également dans la rivière Yangtze en Chine. Mais elle n’a pas résisté à  la pollution et a récemment disparu. Le Shushuk également est en danger. Nombreux sont ceux qui meurent asphyxiés après s’être empêtrés dans des filets de pêche. L’abondance des poissons – leur nourriture – décline drastiquement, tandis que les mangroves – leur habitat – sont graduellement détruites. Les élevages de crevettes jouent un rôle considérable, puisque beaucoup impliquent non seulement le défrichage de la zone où ils sont construits, mais également la libération de nombreux produits qui détruisent l’écosystème. Enfin, les crevettes sont élevées à  partir de post-larves qui sont collectées par les habitants locaux. Pour ce faire, ils utilisent des filets fins, qui attrapent – et tuent – plusieurs milliers d’organismes vivants pour chaque post-larve de crevette collectée.

 

Certains amoureux des Sundarbans se mobilisent pour remédier à  cette situation. Le Shushuk Project est un projet de recherche sur les cétacés de la région. Ses membres passent des mois sur un petit bateau à  recenser leur population et à  étudier les principales causes de leur mort, armés d’appareils photographiques et d’une sorte d’arbalète servant à  prélever des échantillons de peau pour une analyse ADN postérieure. Ils impliquent aussi les populations locales et surtout les pêcheurs grâce à  des campagnes d’information et à  la création de réseaux d’action dans le cas où un animal serait échoué.

 

En tant qu’observatrice de passage, je me réjouis de voir que des initiatives locales ont émergé. Mais le sort des Sundarbans n’est pas qu’un problème local. Au court de mon séjour, je suis par hasard tombée sur un emballage de crevettes destinées à  être exportées aux USA. Cela m’a rappelé qu’une cause importante de la pression sur l’environnement du Bangladesh est la demande internationale pour ses produits. L’industrie du vêtement est responsable des trois-quarts des exportations de ce pays, et ce succès est principalement dû aux coûts de production extrêmement bas – plus bas même qu’en Chine. On ne me convaincra pas que ces coûts minimaux peuvent garantir des conditions de travail décentes aux employés, ni des mesures de protection de l’environnement. Les déchets industriels ont donc de très grandes chances de finir dans la nature, entre autres dans l’eau, et finalement… aux Sundarbans. Si la tendance perdure, la faune et la flore de cette région ne pourront survivre longtemps à  la pollution de leur habitat. Et nous serons alors indirectement responsables de l’extinction du Shushuk.

 

Si je ne vais pas nécessairement bannir poissons et crevettes de mon alimentation, ni cesser de m’habiller, je peux au moins baser mes achats sur les conditions de production – le pays d’origine, la présence d’un label reconnu, la réputation éthique et environnementale de la marque. Je garde un bon souvenir de mes jeux d’enfance. Je ne souhaite pas que mes enfants à  moi doivent jouer avec des cartes dont toutes les photos comportent la légende “disparu”.